
Chaque jour le bruit nous fatigue un peu plus, nous rend plus irritables, un peu plus sourds. Nos oreilles n’en peuvent plus de subir les décibels. Les experts de la santé
annoncent un XXIe siècle où l’on aura beaucoup de mal à s’entendre. Mais les pouvoirs publics font la sourde oreille.
Cela s’est passé le 21 septembre dernier dans les salons de l’hôtel de Lassay, à Paris. Chantal Jouanno, secrétaire d’État chargée de l’Écologie, et Éric Diard, député des Bouches-du-Rhône et président du Conseil national du bruit, ont remis les trophées de la 14e édition du concours national le Décibel d’or. Ce concours récompense chaque année les initiatives les plus remarquables en matière d’amélioration de l’environnement sonore. Parmi les quatorze lauréats, quatre ont tiré leurs décibels du jeu. L’agglomération d’Aix a été récompensée pour avoir réussi à cartographier le bruit sur l’ensemble de ses 35 communes. La ville de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) et la chambre de commerce et d’industrie de Paris Hauts-de-Seine ont séduit le jury avec leur guide « Comment lutter contre le bruit ? » Enfin, sur un plan plus technologique, le jury a retenu la société Tecumseh Europe pour ses réfrigérateurs de 7 à 12 dB plus silencieux que les modèles classiques et la société Acousystem pour son dispositif à base de caoutchouc recyclé qui fixe et isole les rails de tramway. Joli palmarès. Et belle démonstration : les empêcheurs de faire du bruit sortent enfin de leur silence.
Dormir sur ses deux oreilles ? Faut pas rêver !
Il serait temps car le bruit n’en finit plus de nous casser les oreilles. Selon l’INSEE, « le bruit est considéré par la population française comme une atteinte à la qualité de vie ». Il est la première nuisance à domicile déclarée par 54 % des personnes, résidant dans des villes de plus de 50 000 habitants. « Les nuisances sonores sont dénoncées par une large majorité de Français comme la première gêne à laquelle ils sont confrontés dans leur vie quotidienne », confirme l’ADEME. La plus grande partie de ces nuisances provient du redoutable trio transport routier, transport ferroviaire, transport aérien, et en majorité de la route. Il y aurait ainsi dans notre beau pays quelque 350 000 logements proches de voies de transport terrestre, exposés à un niveau préoccupant d’émissions sonores. C’est ce que confirment les dernières études. Les experts ont recensé en France près de 3 000 points noirs de bruit liés aux transports terrestres, c’est-à-dire des zones bâties où l’on ne s’entend plus et où le niveau sonore excède les 70 décibels. Parmi ces 3 000 sites, 800 sont considérés comme des super points noirs. La gêne y est alors forte le jour et très forte la nuit jusqu’à affecter le sommeil des habitants. Un vrai cauchemar pour les riverains. Mais ailleurs, la vie n’est pas toujours silencieuse : « Le bruit produit par certaines activités économiques, industrielles ou de loisirs, de même que les bruits de comportements, communément appelés bruits de voisinage, sont également très gênants pour de nombreux citoyens », rappelle l’ADEME. Bref, que ce soit à cause des autoroutes, des couloirs aériens ou de voisins peu scrupuleux, le bruit nous gâche la vie. Et nous rend chaque jour un peu plus sourds.
Cris et tintamarre, un vacarme assourdissant
Comment le bruit rend-il sourd ? Le bruit parvient à nos oreilles par le pavillon. Celui-ci le capte et le transmet par le tympan puis les osselets aux liquides de l’oreille interne. Là se trouvent les fameuses cellules ciliées (elles sont dotées de cils sensibles aux vibrations sonores et on en compte 15 500 réparties en deux familles : les cellules ciliées externes (CCE), qui permettent de distinguer les fréquences et d’amplifier l’intensité sonore, et les cellules ciliées internes (CCI) qui transmettent l’information au cerveau sous la forme d’un message électrique). Ces cellules ciliées réceptionnent le bruit et transmettent l’information au cerveau. Le cerveau interprète alors l’information et déclenche un tas de réactions possibles : sursaut, plaisir, douleur…
Toute cette machine bien huilée doit être chouchoutée. Car les cellules ciliées sont incapables de se renouveler. Elles disparaissent progressivement avec l’âge mais elles peuvent aussi mourir prématurément. Une exposition répétée au bruit les fragilise et un choc sonore violent peut les détruire. « Le risque de fatigue auditive ou de surdité croît avec l’intensité », précisent les experts de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET) dans leur rapport « Impacts sanitaires du bruit ». « Il existe une limite au-dessous de laquelle aucune fatigue mécanique n’apparaît. Dans ces conditions, l’oreille peut supporter un nombre quasi infini de sollicitations. Ainsi, les expositions de longue durée à des niveaux sonores inférieurs à 80 décibels n’induisent pas de lésions. Entre 80 dB et 120, le son peut procurer une sensation désagréable, voire douloureuse. Au-delà de 120 dB les tympans ainsi que les structures ciliaires de l’oreille interne peuvent subir des lésions importantes. Des ruptures ciliaires apparaissent dès que l’on dépasse les 130 dB. »
Pour ces mêmes spécialistes, tous les bruits ne font pas les mêmes dégâts. Les bruits de fréquences élevées (les aigus) sont, à intensité égale, plus nocifs que les bruits graves. Un son pur de forte intensité est plus traumatisant pour l’oreille interne qu’un bruit à large spectre. Un bruit impulsionnel ayant un caractère soudain et imprévisible (un coup de feu, une explosion) est plus nocif qu’un bruit continu de même énergie. Les dommages dépendent également de la durée d’exposition. « Pour une même ambiance sonore, plus la durée d’exposition est longue, plus les lésions auditives de l’oreille interne seront importantes. La succession des expositions professionnelle et extraprofessionnelle (discothèques, concerts, baladeurs…) augmente la durée d’exposition, donc le risque de lésions auditives. »
Enfin, les experts rappellent que la vulnérabilité individuelle joue aussi son rôle dans l’altération de l’audition. Selon eux, l’âge, les antécédents d’infections de la sphère ORL, de traumatisme crânien, certains troubles métaboliques ou de la tension artérielle peuvent potentialiser l’effet délétère du bruit.
Des voix s’élèvent pour briser le mur du son
C’est grave, Docteur ? Jugez-en. L’ADEME estime que le bruit est responsable de 11 % des accidents du travail, de 15 % des journées de travail perdues, de 20 % des internements psychiatriques. Chez les 15/19 ans 35 % souffrent déjà de problèmes auditifs… On n’est pas loin de la crise sanitaire. Et pourtant les chiffres ne font pas grand bruit. Pourquoi ? Parce que pendant longtemps, personne n’était là pour les entendre. Heureusement, depuis quelques années, le bruit entre dans le rang des préoccupations environnementales. Il existe depuis 1992 une loi sur le sujet qui fixe des normes à respecter, instaure des mesures de protection des riverains, renforce la surveillance et les sanctions (même si ces dernières, dans les faits, restent marginales). Aussi, depuis 2002, le Parlement européen oblige les grandes agglomérations à réaliser des cartes du bruit et à prendre des mesures pour le réduire. Depuis le 6 octobre 2003, la France possède également son plan d’action national contre le bruit pour lutter contre la nuisance au quotidien, imposer des normes d’isolation aux logements et préparer l’avenir en soutenant la recherche et l’innovation dans le secteur.
Enfin, plus récemment, le Grenelle de l’environnement a également planché sur le sujet et proposé des pistes d’actions : renforcer la qualité acoustique des bâtiments, sensibiliser les enfants, créer un observatoire du bruit dans les grandes villes…
Légiférer, c’est bien mais ce n’est pas suffisant car toutes ces mesures ont bien du mal à passer de la théorie à la réalité. « Je travaille depuis quarante ans sur le thème du bruit, explique Alain Muzet, et je n’ai pas noté d’amélioration tangible. Les gens continuent à se plaindre massivement du bruit. Cela vient sans doute de la difficulté à évaluer cette pollution. Le bruit est une nuisance locale, à 200 mètres de la zone concernée, on n’entend plus rien. Elle se propage très peu et elle est instantanée. Lorsque le bruit cesse, il n’y a plus de pollution. Il faudrait que les décideurs passent plusieurs jours sur le lieu d’exposition. Or si vous n’avez pas ce type d’expérience, la représentation de la nuisance est tronquée. » C’est peut-être cela le grand malheur du bruit : il n’arrive pas à se faire entendre…
• Acouphènes, hypoacousie… késaco ?
À force d’être exposées au bruit, nos oreilles y laissent des cils. Résultat ? Une liste de répercussions auditives de plus en plus longue. Dans l’ordre croissant des réjouissances : la fatigue auditive, l’hypoacousie (baisse de l’audition) dont la forme extrême est la surdité, les acouphènes, l’hyperacousie mais aussi toute une série d’effets en cascade : troubles du sommeil, problèmes cardiovasculaires…
- Fatigue auditive
Elle se manifeste par une baisse temporaire de l’audition suite à une exposition assez longue à un niveau sonore trop élevé. Rappelez-vous de votre dernier concert de rock. À la sortie, n’aviez-vous pas l’impression d’avoir les oreilles cotonneuses et de ne pas pouvoir suivre une conversation correctement ? Votre système auditif avait besoin de repos, un peu comme une voix cassée d’avoir trop crié. Le remède ? Plusieurs heures de calme pour laisser le temps aux oreilles de retrouver toutes leurs capacités.
- Hypoacousie
Lorsque l’on est confronté à un bruit de plus de 130 dB, la perte d’audition peut être soudaine et irréversible mais l’hypoacousie vient le plus souvent d’une fatigue auditive à répétition. « Cette fatigue auditive peut être considérée comme un signal d’alarme », précise le site de la DRASS région Centre. Si l’expérience se renouvelle trop souvent, dans une ambiance sonore dépassant 85 dB (A), la surdité s’installe : c’est la surdité progressive et irréversible. La perte d’audition concerne principalement les fréquences aiguës. Contrairement à une baisse d’acuité auditive pour toutes les fréquences, cette perte peut entraîner des troubles de compréhension de la parole. Il existe trois classes de pertes auditives : les surdités légères (pertes comprises entre 20 et 40 dB HL [décibels Hearing Level]), les surdités moyennes (pertes comprises entre 40 et 60 dB HL) et les surdités sévères (pertes supérieures à 60 dB HL). Aujourd’hui, en France, 5 millions de Français sont concernés par la malentendance, dont 2 millions chez les moins de 55 ans. Et 15 % de la population porte des aides auditives.
- Acouphènes
Si vous avez dans votre entourage une personne souffrant d’acouphènes, vous vous êtes rendu compte de la pénibilité du phénomène. Ses oreilles sifflent et bourdonnent en dehors de tout stimulus externe. Selon le rapport de l’AFSSET, plus de 5 millions de personnes souffrent d’acouphènes en France, en majorité des plus de 50 ans. Et si 50 000 à 80 000 d’entre elles consultent chaque année pour ce problème, les divers traitements médicamenteux n’améliorent la situation que dans 26 % des cas ! Les acouphènes finissent par rendre irritable et dépressif. Bien que ces bruits soient très souvent décrits comme « simples » et « non assourdissants » par leur intensité, ils peuvent procurer un envahissement de l’individu qui en est atteint et une destruction de son équilibre. Cette souffrance est exacerbée par le fait qu’elles sont seules à percevoir les bruits et qu’il n’existe pas, actuellement, de moyens de les évaluer, de les mesurer, de les qualifier, de les quantifier, mis à part ce qu’en dit le sujet qui les perçoit.
- Hyperacousie
Dans la même veine, l’hyperacousie se caractérise par une intolérance soudaine aux bruits jusque-là jugés normaux. Un train qui passe, un cri d’enfant, une sonnerie peuvent devenir intolérables pour une personne souffrant d’hyperacousie. Les causes ne sont pas vraiment connues pour l’instant. L’hyperacousie est parfois la conséquence d’un traumatisme auditif, d’un traumatisme crânien, de médicaments toxiques et peut être symptomatique d’une fibromyalgie ou bien encore d’autisme. Cette hypersensibilité auditive est de plus susceptible d’être accompagnée d’acouphènes.
- Troubles du sommeil
Moins directement, le bruit peut toucher tout l’organisme. Il peut notamment affecter le sommeil et provoquer des difficultés d’endormissement, des réveils nocturnes, des modifications des états du sommeil (sous l’effet du bruit, on peut passer d’un sommeil profond à un stade plus léger). Selon la DRASS Centre, entre 45 et 55 dB, le sommeil paradoxal est altéré, entre 55 et 65 dB un bruit réveille les enfants et entre 65 et 75 dB les adultes. Au-delà de 75 dB l’endormissement est tout simplement impossible.
L’équipe de recherche du Centre d’étude de physiologie appliquée du CNRS de Strasbourg, longtemps dirigé par Alain Muzet a montré que les bruits nocturnes, même s’ils ne réveillent pas le sujet, entraînent des réponses cardiovasculaires : le rythme cardiaque et la tension artérielle augmentent. Le corps se prépare à affronter l’agression, en quelque sorte. « Cette stimulation, si elle est répétée et intense, entraîne une répétition des réponses de l’organisme qui, à la longue, peut induire un état de fatigue voire un épuisement. L’organisme peut ne plus être capable de répondre de façon adaptée aux stimulations et aux agressions extérieures et voir ainsi ses systèmes de défense devenir inefficaces », prévient le rapport de l’AFSSET. « À long terme une perturbation ou une réduction quotidienne de la durée du sommeil entraîne une fatigue chronique excessive et de la somnolence, sources de baisses de vigilance diurnes qui peuvent avoir une incidence sur les risques d’accidents de la circulation ou du travail, ajoutent les experts. Une réduction de la motivation de travail et des troubles d’apprentissage sont également constatés. »
Les chercheurs ont également montré que les bruits pouvaient entraîner des troubles endocriniens. « En présence de bruit, les taux de certaines hormones (adrénaline, noradrénaline, cortisol) augmentent avec pour conséquence l’affaiblissement des défenses immunitaires. »
Mettez les décibels au diapason
Pour beaucoup d’entre nous, le bruit apparaît comme une fatalité, une rançon due au progrès. Il n’en est rien !
Voici dix trucs pour conjurer le son.
- Limitez le niveau sonore autour de vous. Télévision, radio, chaîne hi-fi, mettez tout ce petit monde au diapason.
- Si votre chambre ou celle de vos enfants se trouve sur rue, posez des doubles vitrages.
- Respectez les règles de bon voisinage. Limitez le bruit le jour comme la nuit : la loi est la même, mais après 22 heures, on parle de tapage nocturne. Gardez vos talons pour l’extérieur, écoutez la télé avec un casque, ne laissez pas votre chien aboyer.
- Ne débridez pas votre baladeur et baissez le son surtout si cet appareil a été acheté avant septembre 1998 et n’est donc pas limité à 100 dB.
- N’écoutez pas votre baladeur plus d’une heure à volume moyen. Faites des pauses.
- En discothèque, équipez-vous de bouchons d’oreilles et, toutes les deux heures, isolez-vous dans un endroit plus calme.
- Lors des concerts en plein air, ne vous collez pas aux baffles. Éloignez-vous de la source sonore (le niveau sonore décroît de 6 décibels lorsque la distance double).
- En voiture, ne klaxonnez qu’en cas de danger imminent. Pensez aux riverains et aux piétons.
- Apprenez à vos enfants à limiter le bruit, offrez-leur des moments de silence.
- Dès que vos oreilles commencent à siffler ou à bourdonner, sortez du champ sonore au
plus vite.
Par Amel Bouvyer et Hélène Binet